Le moindre est fort

MANIFESTATION D’ART PUBLIC # 7

LE MOINDRE EST FORT
LESS IS GREAT…

IL SUFFIT DE TROIS FOIS RIEN POUR CHANGER LES CHOSES DE LA VIE DE TOUS LES JOURS. IL SUFFIT D’OSER L’INSURRECTION POÉTIQUE COMME DISAIT ROBERT FILLIOU, POÈTE, FONDATEUR DE FLUXUS : « QUOI QUE TU PENSES, PENSE À AUTRE CHOSE. QUOI QUE TU FASSES, FAIS AUTRE CHOSE. »

DU 24 JUIN
AU 24 SEPTEMBRE 2018…

DANS LE CADRE DE LA 7ÈME ÉDITION DE LA MAP / MANIFESTATION D’ART PUBLIC DE CERBÈRE, LES SHANDYNAMIQUES ONT CHOISI D’INVITER UNE FOIS DE PLUS DES ARTISTES DITS MINIMALISTES OU CONCEPTUELS — DAVID BLASCO, GRAPHIC SURGERY, iF collectiF, FABRICE MAGNIEZ, MARINE PROVOST — POUR SIGNER DANS L’ESPACE PUBLIC CERBÉRIEN UNE SÉRIE D’INSURRECTIONS POÉTIQUES INFRAMINCES, POUR DÉFENDRE L’IDÉE QUE LE MOINDRE EST FORT, QUE LESS IS GREAT, QUE TROIS RIEN SUFFIT POUR FAIRE BOUGER LES LIGNES DU DÉJÀ-LÀ, DU DÉJÀ-VU QU’ON NE VOYAIT DÉJÀ-PLUS…

artistes intervenants : David Blasco, Darder ses rayons, Guillaume Fosse, Graphic Surgery, iF collectif, Projets non réalisés, Marine Provost

direction artistique : Karine Vonna Zurcher

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L’AURA ET CAETERA par Georges Cazenove

LE CHANT DES SIRÈNES
Acropode de la digue,
Mur de la plage,
Rambarde de l’avenue du Dr Parcé

LE PASSAGE DU STYX
Passage souterrain de la gare ferroviaire

Dès son arrivée à Cerbère en train, en sortant de la gare, Marine Provost se souvient qu’un son l’a surprise et saisie. Le vent soufflait et il y avait dans l’air cet air, ce son inouï, ce chant plus ou moins envoûtant, cette musique en même temps étrange et familière produite par un phénomène somme toute assez simple ; à savoir que, ce qu’elle ne savait pas encore, dès que le vent d’Espagne, le Garbi, s’engouffre entre les lames d’acier de la rambarde qui longe la route accrochée par Eiffel aux schistes de la baie, où que l’on soit à Cerbère, on entend quelque chose comme le chant des sirènes, ce chant aux charmes maléfiques duquel seuls Ulysse dans l’Odyssée et Orphée dans la Toison dOr ont dit-on réussi à échapper.

Pour attirer l’attention sur ce phénomène, pour qu’il devienne remarquable, pour inviter tout passant à tendre l’oreille lorsque le Garbi souffle, Marine Provost a choisi de poser une plaque gravée au début de la rambarde et de tracer au sol une ligne d’or sur toute la longueur de la rambarde. Pour faire écho à cette intervention qui se résume quelque part à ajouter à l’oeuvre déjà-là, à ce chant des sirènes, l’aura qui lui manquait. Marine Provost a par ailleurs peint couleur or un acropode de la digue et une partie du mur de la plage.

Pour répondre à cette auratique série, parce que Cerbère est une cité catalane, parce que les couleurs héraldiques de la Catalogne sont sang et or, parce que Cerbère était aussi le nom du chien tricéphale qui gardait chez les Grecs l’entrée des enfers, Marine Provost a choisi d’intervenir dans le passage souterrain de la gare ferroviaire en mode monchrome rouge.

La référence au passage du Styx, ce fleuve mythique qui séparait le monde, le réel, la vraie vie et les enfers, est claire. À Cerbère, le passage souterrain de la gare offre à toute personne qui l’emprunte ce qu’il faut d’ombre, de fraîcheur, de courant d’air, pour échapper à l’infernale chaleur ambiante, la canicule, la fournaise. « C’est pourquoi j’ai souhaité, explique l’artiste,installer de (fausses) fourrures rouges sang sur les panneaux d’affichage du passage et ajouter des gélatines rouges sur les néons. Histoire de rappeler que le passage du Styx n’est jamais agréable et que, c’est bien connu, il fait chaud voire très chaud dès qu’on arrive aux portes de l’enfer. »

Dans son essai Inside the White Cube / L’espace de la galerie et son idéologie, édité en 2008 par JRP / Ringier, l’artiste Brian O’Doherty se posait déjà la question : « Est-ce qu’on ne pourrait pas enseigner le modernisme aux petits enfants sous forme de fables à la manière d’Ésope ? Elles seraient plus mémorables que des jugements critiques. Imaginez des fables intitulées Qui a tué l’illusion ? ou Comment le Bord se révolta contre le Centre ? » Cet été à Cerbère, avec ses monochromes or et sang, Marine Provost nous renvoient directement au grand mythe d’Orphée. Un Orphée parvenant avec sa lyre à amadouer le vigile Cerbère et à obtenir d’Hadès, dieu des enfers, une forme de liberté conditionnelle pour Eurydice. Un Orphée qui avait par ailleurs réussi, dans l’épique épisode de La Toison d’Or, toujours grâce à son chant et aux sons de sa lyre à neuf cordes, à désenchanter le chant des sirènes et à sauver ainsi du naufrage, entre Charybde et Scylla, ses argonautes compagnons d’épopée.

Le voeu de Brian O’Doherty sera donc exhaussé cet été à Cerbère. Quant à l’aura de l’oeuvre d’art, dont Walter Benjamin annonça le déclin, il est clair que Marine Provost est prête à en produire et reproduire encore…